Tristan Derème à Pierre Benoît

Lettre à Pierre Benoit du 14 avril 1938

La lettre qui suit constitue une variation sans doute réellement onirique ou plus ou moins onirique sur les personnages et les lieux (Djelabad, ville toute imaginaire de santé et de garnison du Cachemire) du roman Bethsabée que P. Benoit vient d’envoyer à Tristan Derème et que nous ferions bien, à cette occasion, de reparcourir (d’autant que le roman est facile à se procurer pour 8 euros, franco de port, par Livrenpoche, libraire du livre de poche d’occasion sur le Net)

19, rue de la Pompe. XVIe.
jeudi 14 avril 1938.

Mon cher Maître et ami,
Je voulais vous remercier tout de suite, et comme j’ai d’ailleurs le plaisir de le faire, et vous parler de votre beau livre et de sa dédicace, dont je suis si touché, mais voici que je me suis trouvé tout à l’heure en une aventure qu’il faut, je crois, que je vous confie, en vous demandant de me pardonner, car on n’a point encore accoutumé, si l’on n’est pas héros en quelque tragédie, de rapporter les rêves qu’on a faits. J’eus un songe…
Je ne sais pas, encore que je n’eusse assurément point quitté Passy, comment je me vis tout à coup dans un effrayant pays où les montagnes glacées étaient si grandes qu’elles me cachaient à peu près le ciel où je distinguais pourtant, entre deux hautes arêtes de roc, la polaire qui me rassurait à peine tant elle était petite et tremblotante. J’aperçus soudain deux autres étoiles qui tournaient autour d’elle : l’une était bleue, comme sont les saphirs, et une faisait songer à l’une de ces pierres que j’avais longtemps regardée jadis, mais je ne savais plus où et, peut-être, aux pages d’un livre. Je contemplais, en ce songe, des bagues.

Et, parmi celles-ci, plus humble, plus ancienne,
Une, avec un saphir ovale et bleu-de-roi…

et ne fus pas très étonné que ce bleu me fît aussitôt penser à la couleur de nos gaves :

Nous marcherons d’abord sur les dépouilles grises
Dont l’automne a jonché les bords des gaves bleus…

La seconde de ces étoiles et dont je voyais étinceler les sombres feux, n’était pas bleue : elle était verte, et tout naturellement je me pris à rêver à l’eau de quelque lac :

L’étang vert et glacé qui dort à Samarkande…

Mais je ne saurais point du tout vous dire pourquoi je crus qu’au même instant un regard du prince Eugène me tombait sur la tête, et peut-être convient-il de ne considérer en cette liaison de deux pensées qu’une manière d’enchantement dont la teinte de cette étoile était la cause unique :

Et je te revois, prince aux prunelles plus vertes
Que les flots du Danube aux portes d’Orsova…

À ce moment, il se fit une grande pluie d’astres qui traversaient très rapidement cet arpent de ciel qui se trouvait au-dessus de ma tête, et comme je les considérais plus attentivement, je fus en possession de démêler assez vite que ce n’était pas des étoiles, mais des pierres précieuses qui volaient ainsi par l’azur. Je me dis et sans presque y penser :

Elle aura dépouillé ses colliers et ses bagues…

et tandis que ces corps lumineux continuaient de passer par-dessus les montagnes qui me retenaient en quelque sorte captif, je songeais à des vers qui précisément les chantaient :

Les rubis du Caucase endormis sous la glace…
Lèvres peintes, long vol surchargé d’améthystes…
De bizarres colliers d’ambre et d’aigues-marines…
Là, c’étaient des béryls, des jaspes, des opales,
Et la pierre de lune et la pierre de pleurs…
Pierre de lune ! Que dis-je ! La lune, elle-même,
Posera sur son front, comme un bijou barbare,
Le croissant mordoré des émirs osmanlis…

et, par une sorte de prodige, dans ce petit coin du ciel, au milieu de tant de pierreries :

Un ruban devenait le plus pur des joyaux.

Je ne saurais expliquer comment, ayant quitté ces redoutables montagnes du nord, je me trouvai, et quasi dans le même instant, assis sous une belle véranda.

J’ignorai certes encor l’angoisse et le mystère
Qui planaient lourdement dans cette véranda…

et comme les officiers qui étaient autour de moi s’entretenaient précisément du saphir de Lady Hester, je ne fus pas peu surpris, au moment que la maîtresse de maison fit son entrée, de voir qu’elle portait au doigt l’étoile verte dont je me suis permis de vous parler il n’y a qu’un instant. Cependant les cascades chantaient autour de nous. Je ne savais pas où j’étais.

Les eaux de Piatigorsk sont d’étranges cascades
Qui serpentent au flanc du schiste et du mica…
Les sources de Thulé, cristallines ou glauques,
Reluisent, dans la nuit, d’une étrange clarté…

Je compris enfin, à certaines paroles, que nous étions à Djelabad, que gouvernait sir Herbert Wright, colonel du 7e Chevau-Légers, celui-là même qui, promu divisionnaire, devait être investi du gouvernement militaire de Bombay.
Il me souvient d’une revue où il m’avait invité pour le lendemain. Il faisait extrêmement froid, et les officiers, comme la troupe, avaient revêtu la tenue d’hiver dont les revers et parements étaient faits de fourrure de lynx, de panthère ou de loutre bleue. Je pensais, en les regardant, à d’autres uniformes que j’avais contemplés jadis :

Dolmans à brandebourgs et kolbaks d’astrakan…

mais je fus distrait de ces souvenirs pour ce que, considérant les lieux où j’étais, je me rappelais le grouillement de la foule et des animaux, à la belle saison, dans cette même ville où je ne pouvais plus douter maintenant que je ne fusse déjà venu. Je revoyais les gigantesques chameaux de Bactriane…

Le glou-glou des chameaux résonnait sur la route.
Nos juments se cabraient lorsque nous les croisions…

et ce qui particulièrement charmait ma mémoire, c’était le spectacle au même endroit de ces guerriers pathans qui, dans de petites cages de joncs, pendues au-dessus des étriers, portaient une perdrix apprivoisée ou une caille. Ces cailles douces et de la sorte captives me touchaient le cœur ; je me souvenais de leur triple cri qui, dans le Béarn, jetait à mon oreille la forme même du dactyle, et me réjouissais, dans ces pays lointains et qui pour moi, qui les ignorais, tenaient du fabuleux, de retrouver ainsi quelques oiseaux qui fussent de chez nous, et des merles, et des escargots également, dans ce même Djelabad, au parc du casino, où ils étaient collés au revers des feuilles des buis et des troènes. Vous rirez de moi sans doute, mais il me semblait, en les regardant, que les Pyrénées s’étendaient jusqu’aux régions de l’Himalaya. Ces oiseaux surtout me plaisaient et me rassuraient en ces pays où je ne sais par quel miracle, qui me donnait d’ailleurs bien du plaisir, j’avais été transporté. Ils me faisaient rêver à bien d’autres oiseaux que je n’avais pas oubliés :

Dans l’ombre un rouge-gorge avait des cris plaintifs…
Les étangs vendômois étaient pleins d’hirondelles…
La mer froide d’Aral où pleurent les courlis…
Des cygnes noirs volaient sur le ciel jaune et bas…
Colombe, âme posée au bord de notre toit…
La plainte des pluviers sur le doux lac de Garde…
Et des martins-pêcheurs sur les étangs landais…
Les souvenirs s’en vont comme un vol d’oiseaux triste,
Un vol éparpillé par le bruit du canon…

Mais les buis et les troènes, que je crois que j’ai nommés tout à l’heure, ne m’avaient au fond pas moins ému, ni, sous le vent glacé de ces terres lointaines, le lent tournoiement d’or des feuilles qui s’envolaient des noyers et des platanes. Mon impression était au demeurant étrange, car il me semblait alors avoir lu ce que maintenant je viens d’écrire ; et tous ces feuillages qui m’étaient si chers me faisaient penser à mille plantes qui dans mes souvenirs s’épanouissaient encore en des alexandrins que je murmurais :

C’étaient des iris noirs, des lis, des roses claires,
Et ces rouges œillets qui ne vivent qu’un jour…
Le givre avait gercé les blanches aubépines…
Les bras pleins de bluets ramassés dans les champs…
Le secret de Fersen voltige sur les menthes…
Sous l’encorbellement des jaunes mimosas…
Les colliers faits avec les grains rouges des houx…
Et si j’ai préféré le chrysanthème rose,
Parfois, au doux ajonc landais qui me charma…
Les clématites font qu’on n’ouvre qu’avec peine
La porte où le soleil plante ses clous d’argent…

Et toutes ces fleurs, à mesure que je les nommais, emplissaient mes bras. C’était bien encore un autre prodige par ce songe et il ne vous étonnera point que de la sorte et chargé de la plus belle gerbe odorante et lumineuse, je me sois trouvé dans une grotte mélancolique où nous pleurions tous la malheureuse et belle Arabella. Je posai mon fardeau fleuri et qui tremblait, sur la dalle de granit du Karakoroum, toute couverte déjà de roses jaunes de Djelabad, de jacinthes de Tchitral et de larges camélias montagnards…

Tel fut ce rêve et de nouveau, je vous demande pardon d’avoir entrepris de vous le conter, et si longuement, et vous remerciant encore de ce beau livre et vous redisant aussi ma gratitude émue pour le conseil bienveillant et précieux que vous m’avez, l’autre jour, donné, et que j’ai suivi, je vous prie d’agréer, mon cher Maître et ami, l’expression de mes sentiments respectueux et de mon amitié très cordialement dévouée
Tristan Derème

(collection Bernard Vialatte)
inédit révélé par Les Cahiers de Poésie (Luxembourg), juin 2007