Étiquette : Isidore Ducasse

 

Le grand biographe d’Isidore Ducasse, de Jules Laforgue et d’Arthur Rimbaud s’est éteint

Jean-Jacques Lefrère

Jean-Jacques Lefrère nous a quitté dans la nuit du 16 avril 2015.
Je reviendrai peut-être un jour plus longuement sur cette aventure humaine et littéraire de plus de dix ans qui a suivi ma rencontre avec Jean-Jacques un jour de 2004, sur un forum internet consacré à Jules Laforgue!
Nous nous étions donc trouvé autour d’un poète qui avait vécu à Tarbes et j’en avais écrit un roman (que sur son insistance et avec son aide je m’étais débrouillé à éditer). Puis il m’avait fait aimer Isidore Ducasse et redécouvrir Rimbaud. Il m’avait en quelque sorte initié à la recherche biographique, me démontrant qu’il n’était pas nécessaire d’être du sérail pour exister dans le milieu des chercheurs et des biographes. Il m’avait ouvert les portes de la revue Histoires Littéraires qu’il avait fondée avec son ami Michel Pierssens, pour un modeste article sur Tristan Derème et Jean Paulhan, et ensuite il m’avait proposé de devenir le webmaster du site de la revue.
C’était un grand homme, attachant, d’une immense culture, mais jamais, lorsque j’étais avec lui, je ne m’étais senti ni petit, ni inculte…
J’avais entamé une suite au roman, un travail qu’il suivait de près. Hélas, il n’en lira jamais la fin…
Il va me manquer. Il va manquer énormément à ses pairs, au monde de l’histoire littéraire et de la littérature…

L’émotion est immense aujourd’hui pour écrire plus. Je pense beaucoup à sa mère et à sa famille.
Je lui souhaite de rencontrer cet homme aux semelles de vent qu’il aimait tant.

 

 

à lire dans le Figaro, dans l’OBS, dans L’Express

Sur l’ avis de décès qu’il avait préparé on peut lire:

… l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde…

A.R.

Rue de la Poésie, Tournay

Le poisson rouge

À Tournay, petite ville des Hautes-Pyrénées, s’échappe plein ouest, de la place d’Astarac une rue qui a pour nom « de la Poésie ». Vous vous y engagez et une quinzaine de mètres plus loin vous vous retrouvez devant la maison natale du poète Francis Jammes. N’y a t’il pas plus beau trajet ? Et de s’imaginer présent à la réunion du conseil municipal au cours de laquelle fut décidé de baptiser cette rue ainsi…
Tournay 65 rue de la poésieLa rue de la Poésie de Tournay mesure une quinzaine de mètres. Et d’en revenir à une chronique de Tristan Derème, La critique au mètre, que nous trouvons à la page 258 du Poisson Rouge. Il nous raconte l’histoire d’un homme qui a décidé de mesurer toutes les rues de Paris portant nom de poète afin d’établir une échelle de critiques objective car dit-il :

« …J’ai pensé très raisonnablement, qu’un homme seul était trop faible pour juger de tels concurrents et régler l’ordre de leurs mérites. Alors, j’ai eu l’idée de faire humblement et prudemment confiance à une manière de règle déjà fondée par une docte assemblée, qui nous représente [le conseil municipal de Paris], et qui a donc licence d’exprimer, avec clarté, ce que nous ne pensons qu’obscurément. J’ai accepté ses jugements supérieurs et la manière établie de célébrer, dans Paris, la gloire des poètes… »

Rue de la poésie à Tournay 65

Rue de la poésie à Tournay (65) en 2008

Je vous laisse par vous-même en découvrir le résultat dans la suite de la chronique. Mais nous ne quitterons pas sans avoir parlé d’une ville qui nous intéresse : Tarbes.

rue Jules Laforgue, 350 mètres
rue Théophile Gautier, 290 mètres, 
rue Tristan Derème, 50 mètres, oups !
nulle voie pour Isidore Ducasse.
et la rue de la Poésie de Tournay, 15 petits mètres…Soient quelques dizaines d’anciens pieds, de quoi faire de jolis alexandrin

Plaque sur la maison natale de Francis Jammes à Tournay

Au bout de la rue de la poésie de Tournay (65) en 2008

« L’éléphant se laisse caresser, le pou non. »*

déclarait Isidore Ducasse. Après le distique sur cet insecte dans l’article précédent, je ne pouvais passer sous silence l’unique référence explicite à l’auteur des Chants de Maldoror que j’ai trouvée dans l’œuvre de Derème (j’attends bien sûr avec humilité le contradicteur)…
Ainsi dans la Libellule Violette (Grasset 1942, œuvre posthume, p 268), nous trouvons une chronique, Le canon de la Princesse débutant ainsi:

« J’ai rencontré tout à l’heure une dame ; elle était indignée : – Je n’entends rien, disait-elle, à ces protocoles, mais ce dont je suis bien assurée, c’est qu’ils me choquent profondément.
― Madame, lui dis-je, il ne se faut jamais étonner de rien ; c’est au reste une sage maxime qui est fort vieille et qui était déjà célèbre avant que personne eût entrepris de parler notre langue. Certaines gens qui ont des loisirs, m’assurent que nous la retrouverions dans un vers d’Horace, et c’est à l’accoutumée notre ignorance qui nous incite à nous étonner comme à nous émouvoir de beaucoup d’événements qui nous paraîtraient les plus ordinaires, si nous avions, comme disait à peu près l’autre, le bonheur de connaître les causes. Je sais un écrivain du siècle dernier qui se montrait fort surpris de certaines choses dont la réunion pourtant ne donne qu’à rire, et peut-être en avait-il assez bien le goût de se moquer du monde. C’était l’auteur des Chants de Maldoror
L’énigme en ses halliers le nargue et le tracasse ; de lui lancer ses chiens il ne peut se lasser ; vainement… « L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. », déclarait Isidore Ducasse, mal connu dans la plaine, inconnu sur le mont, qui se proclamait comte, et de Lautréamont… Voilà n’est-il pas vrai, profond objet d’étonnement ! Admirable matière à mettre en vers latins !… »

Il faut attendre la fin de l’article pour s’apercevoir que l’objet de celui-ci vient de l’interrogation de la dame sur les raisons pour lesquelles on tire plus de coups de canon à la naissance d’un Prince qu’à celle d’une Princesse ! Isidore aurait apprécié, sans doute.
Plus précisément sur le pou de Ducasse. Dans la première version éditée du 1er Chant de Maldoror était cité plusieurs fois le patronyme Dazet (nom d’un condisciple et « ami » au lycée de Tarbes, de l’auteur). Dans la deuxième version nous ne retrouvions que l’initiale : D. Et enfin dans les suivantes cette initiale était remplacée par une succession de bêtes assez particulières : l’ « acarus sarcopte qui produit la gale », l’ « infortuné crapaud », le « rhinolophe », le « poulpe au regard de soie »…. et le « pou vénérable ».

Derème a eu l’occasion de rencontrer le « pou vénérable » Georges Dazet, puisque celui-ci faisait partie en 1911 du comité d’organisation des fêtes tarbaises du centenaire de la naissance de Théophile Gautier et que le poète en digne représentant des Jeunes Poètes Méridionaux, y fit un discours mémorable. Ont-ils échangé sur le Comte de Lautréamont ? Rien n’est moins sûr. Nous n’irons pas chercher de poux à cette affaire…

Je reviendrais sur l’éléphant une autre fois.

* Chant II, strophe 9, dans Les Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont, d’Isidore Ducasse.