Étiquette : Beatrix Dussane

 

Un 20 août 1887, il avait 27 ans

Buste de Jules Laforgue dans le jardin Massey de Tarbes

« Connaissez-vous le cimetière de Bagneux ? C’est un beau lieu pour la méditation. Allez-y par un de ces clairs jours d’automne dont la précaire splendeur est si poignante. Franchie la lèpre citadine, vous reconnaîtrez les environs de la nécropole à l’odeur de friture répandue par de nombreux bistros : il convient en effet de tenir des réconforts toujours prêts pour les cortèges harassés, dont les crêpes neufs traînent volontiers quelques instants sur une table vineuse. Mais déjà les fleurs entassent leurs parfums cléments des deux côtés de la porte de bronze, et derrière ce mur la plus noble paix vous accueille. Des longues allées d’arbres puissants, le pieux mensonge des buissons dont la verdeur masque la foule blafarde des tombeaux, une calme perspective pleine de ciel et, derrière la haie le plus proche, une sévère dalle de marbre gris : ici achève de se disperser la poussière humaine qui, sous le nom de Jules Laforgue, fut, pendant l’éclair d’une jeunesse, animée d’un souffle dont nos âmes tressaillent encore.
Au seuil de cet automne qui demeure saison, il est doux de songer à lui dans ce grave jardin baigné de toute la lumière que peut verser le pâle ciel parisien ; il est plus doux encore se prolonger la résonance de sa parole, de mesurer à des signes certains le grandissement de cette jeune ombre… »

Ainsi débutait un long article sur Jules Laforgue écrit par la Clymène de Tristan Derème, Béatrix Dussane, en 1924 dans la revue littéraire le Divan:

« …Il semble que nous ne nous lasserons jamais de tâcher à connaître plus étroitement ce jeune mort, si vivant, si douloureusement fraternel ; toutes les images qu’on nous rend de lui nous sont chères, chaque heure de sa froide destinée est précieuse… »

Continuait-elle…

Voilà donc l’occasion d’un anniversaire d’une vie Monotone et d’une œuvre Originale. Reprenons Les Complaintes et tous ses vers, (« Oh ! mes humains consolons nous les uns les autres… »), relisons ses Moralités… lisons du Laforgue…

Pour le plaisir un très court extrait du Concile Féerique, superbe texte à lire avant de tomber amoureux:

LE MONSIEUR ET LA DAME
Ah! tu m’aimes, je t’aime !
Que la mort ne nous ait qu’ ivres morts de nous-mêmes

Buste de Jules Laforgue dans le jardin Massey de Tarbes

Buste de Jules Laforgue
dans le jardin Massey de Tarbes

« M’auriez-vous demandé d’écrire quelques vers? »

Mars à Tarbes est placé sous des signes Ducassiens. Une série de manifestations autour de Lautréamont avec pour point d’orgue une création théatro-musicale sur les Chants de Maldoror : l’Opéra de Maldoror.

Ce qui m’a fait penser à un texte encore plus inconnu que les autres de Derème : celui d’une de ses conférences. Parce que non content d’avoir été journaliste, rédacteur en chef, poète, essayiste, chroniqueur, critique, Tristan Derème était un redoutable conférencier. Si ses textes sur Racine, Molière et d’autres sont aujourd’hui égarés, il en est un qui demeure puisque édité en son temps, doublement mémorable : car c’est celui qu’il donna en DUO avec son amie Béatrix Dussane, plusieurs fois, sur une querelle qui semblait prendre ses racines dans leur vie privée et personnelle et qu’ils mirent en scène : la querelle des poètes et des comédiens. Où l’un parle de l’inutilité voire de l’hérésie de jouer un texte tandis que l’autre l’exalte…

Difficile d’extraire quelques lignes d’un texte aussi long (25 pages). S’agissant de propos sur le théâtre, pourquoi ne pas commencer par l’entrée et finir aux applaudissements avec beaucoup d’émotion.

 

La-querelle-des-comediens-et-des-poetesLa Querelle des Poètes et des Comédiens

Conférence de Mme Dussane, de la Comédie-Française et de M. Tristan Derème
Faites le 7 mars 1928, répétée à Bruxelles le 23 mars.

Au moment qu’ils entrent en scène, Mme Dussane et M. Tristan Derème continuent la discussion qu’ils avaient entreprise dans la coulisse.

M. TRISTAN DEREME

Nous en discuterons, madame, autant qu’il vous plaira !

Mme DUSSANE

Et la querelle, certes ne s’éteindra pas faute d’arguments ! Mais que vois-je ?…

M. DEREME

C’est un charmant auditoire, ou, pour mieux dire, c’est un tribunal qui saura décider de notre affaire.

Mme DUSSANE.

Une table ou plutôt deux tables…

M. DEREME.

Deux carafes, deux verres d’eau…

Mme DUSSANE

Deux fauteuils assez confortables…

M. DEREME.

Et l’on a levé le rideau…

ENSEMBLE

Asseyons-nous.

ENSEMBLE

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs

(les deux répliques suivantes ensemble)

Mme DUSSANE

Il s’agit de la querelle des poètes et des comédiens, querelle où, bien entendu, les comédiens ont raison…

M. DEREME.

Il s’agit de la querelle des comédiens et des poètes, querelle où les poètes, je vous l’assure, n’ont pas tort…

Mme DUSSANE

Oui. C’est très joli la littérature simultanée, mais ce n’est pas très intelligible ! Nous ferions peut-être mieux de parler l’un après l’autre !

(Rires)

M.DEREME.

Eh ! pourquoi ? Chaque auditeur est pourvu de deux oreilles et nous peut donc entendre tous deux à la fois : ce serait plus court et on remarquerait beaucoup moins notre nombre. J’entends déjà que l’on s’écrit :
Quoi deux conférenciers pour une conférence !

Mme DUSSANE

Des thèses qu’on soutient, voyez la différence !

M. DEREME

L’un combat le théâtre

Mme DUSSANE

                                   Et l’autre le défend !
Saurai-je triompher ?

Mr DEREME

                                   Serai-je triomphant ?

ENSEMBLE

C’est vous donner quoiqu’on en die,

La comédie

 

……….

 

Et le final

 

Mme DUSSANE

Nous discutons depuis une heure
Et jouons de deux violons ;
Depuis une heure nous parlons
Et querellons.
Il faut que la dispute meure.

M. DEREME

Je voulais vous convaincre et n’y sus parvenir

Mme DUSSANE

A vous convaincre aussi je mettais mon plaisir.

M. DEREME

Pouvons nous espérer que le public se plaise,
Admettant l’une et l’autre thèse…

Mme DUSSANE

Non point ! Si j’ai raison, c’est que vous avez tort !

M. DEREME.

J’avais un argument encore plus fort…

Mme DUSSANE.

Vous raillez ! Il convient, Derème, qu’on se taise…

M.DEREME

L’auteur rêve à sa pièce et médite aujourd’hui
On applaudit demain…

Mme DUSSANE.

                                   Quoi donc ?

M. DEREME

                                                           L’âme d’autrui.

Mme DUSSANE

Quoiqu’en dise Derème et sa docte cabale,
Le théâtre est divin, il n’est rien qui l’égale ;
Et si vous méprisiez ce charmant univers
(C’est le théâtre on le devine)
Où frémit Hermione, où s’emporte Dorine,
M’auriez vous demandé que je dise quelques vers ?

 (Rires. Longs applaudissements. Nombreux et chaleureux rappels. Le public, ravi de cette forme dialoguée si originale, fait le plus vif succès au deux spirituels contradicteurs)

 

 

Et si vous méprisiez ce charmant univers
M’auriez vous demandé que je dise quelques vers ?

Ambiguïté d’un texte, ambiguïté d’une scène à laquelle on regrette de ne pas avoir assisté…

À quel titre

couverture du poème des colombes

Souvent Tristan Derème ne mettait pas de titres à ses poèmes. Ainsi dans les tables de ses ouvrages, nous retrouvons les premiers mots des premiers vers suivi de la page, voire du premier vers entier. Dans son grand recueil, La Verdure Dorée, la table des poèmes prend une tournure encyclopédique puisque les 153 poèmes sont classés par ordre alphabétique des premiers vers. Quand on sait que La Verdure Dorée (1922) est constituée de la réunion de huit plaquettes différentes précédemment parues, nous voyons qu’ici Tristan Derème avait préféré le mélange. Dans son autre gros recueil, Le poème des colombes (1929), aucune dilution dans la table. Les quatre plaquettes initiales sont bien identifiées et apparaissent dans leur ordre chronologique.

C’est ainsi que j’ai découvert une série dont je n’ai pas trouvé la plaquette initiale (je ne sais même pas où elle a été éditée), Le navire et la maison, que j’ignorais. Cinq poèmes coincés au milieu de tous. Pour moi un petit trésor. Le condensé d’amour et de désamour du poète avec Clymène. Leur histoire résumée en quelques vers.

Déjà, dans la table, les premiers mots, construisent un « substantifique » poème. Je songe alors aux Complaintes de Jules Laforgue dont on dit que la table des matières n’est en fait que l’ultime complainte…
Donc mon trésor du jour.

Le Navire et la Maison

J’habite une maison p 113
Il ne faut point aimer p 117
Comme un poisson qui brille p 121
Clymène, je ne sais p 123
Cependant que je rêve p 125

Clymène avait pour nom Béatrix Dussane, actrice du Français.

Et pour le plaisir quelques vers de la fameuse page 117 :

Il ne faut point aimer si l’on n’aime les larmes.
Enfin je te connais, Amour aux belles armes !
Je me souviens du jour où tu frappas chez moi.
Je revois tes beaux yeux et ton humble visage ;
Tu disais : – « Vous n’êtes pas sage !
Vous devez à quelque âme imposer votre loi.
Est-il rien de plus vain que votre solitude ?

poeme-des-colombes

Page intérieure du Poème des colombes