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Quand Anna de Noailles écrivait pour les âmes futures

Anna de Noailles

Poursuivons avec cette grande dame et souvenons-nous du temps où parlant de l’un ou l’autre écrivant on disait : « c’est une belle âme ». À qui le dire aujourd’hui ?

Curieusement en 1902, Anna de Noailles, à peine 25 ans, édite un recueil de poèmes, L’ombre des jours, qui a tout du testament du poète. Plus de vingt ans après, elle rencontre Tristan Derème… Dans ce recueil il y avait ce poème devenu célèbre… Imaginez le temps d’un rêve à qui notre belle Comtesse pouvait s’adresser…

Anna de Noailles par Man Ray vers 1930

Anna de Noailles
par Man Ray vers 1930

J’écris
J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache combien l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Combien j’aimais la vie et l’heureuse nature.
Attentive aux travaux des champs et des maisons
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme.
J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort parfois encore aimée.
Et qu’un jeune homme alors lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son coeur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles…
Anna de Noailles

« Vos affreuses opinions politiques… »

Ces périodes électorales me font penser à cette petite phrase écrite sur « l’engagement politique » de Tristan Derème par Anna de Noailles dans une de ses lettres. Nous sommes en 1924, l’année des élections qui vont donner une majorité au Cartel des Gauches. L’année précédente, il a rencontré la Comtesse. Elle avait quarante six ans et lui trente quatre. Ils resteront amis jusqu’au décès de celle-ci en 1933 et on connaît plus d’une trentaine de lettres adressées par la poétesse au fantaisiste. 1924 donc, Derème est alors secrétaire d’Armand Achille-Fould, candidat de droite à la députation en Bigorre, et il l’accompagne fréquemment dans ses tournées électorales tarbaises.

Lettre d’Anna de Noailles à Tristan Derème:

Jeudi 10 avril 1924

Mon cher ami, je regrette sans cesse votre présence ; votre affection qui me soutient et rit de moi ; notre esprit à répliques rapides dont nous sommes tout deux enchantés d’une manière visible et triomphale ; vos affreuses opinions politiques qui n’ont d’excuse que leur fragilité, et aussi le regret qu’elles vous causent à mon égard ; vos orgies de caboulot où je me vois vous suivre, m’installer et ne plus vouloir partir. Certes vous ne buvez pas, comme je l’avais cru quand m’enchantèrent vos premiers vers, mais toute votre vie fantaisiste est inexplicable (tel ce départ soudain à Tarbes, – « je vais être en retarbes pour mon train », criiez-vous, effrayé devant la digne espagnole Doto, fille d’assassiné, qui a la stabilité et la patience des âmes offensées) – votre vie, dis-je semble la menue monnaie étincelante et sèche de la charmante ivrognerie.

[…]
Ah ! la vie est bien folle, – mais elle est bien dure aussi, et il faut bien du courage au cours de la solitude ou dans l’atmosphère des âmes médiocres. Elles sont plus nombreuses que trottinettes et doublons, dont regorgent en ce moment les trottoirs et les discours de votre immorale ville.

[…]

– Toute mon affection.

Anna de Noailles

(lettre conservée à la Bibliothèque-Mériadeck de Bordeaux)