Par le chemin désert et bordé de plantains

I

Par le chemin désert et bordé de plantain,
Chaque jour je reviens aux grilles du Jardin…

II

Mon désespoir vers toi grave et silencieux
S’élève comme un lis d’automne vers les cieux ;
Et devant notre rêve aux lentes agonies
Mon cœur est plein ce soir de larmes infinies.
Bonheur frêle, jasmins, églantines, lilas,
Les minutes en fleurs se flétrirent, hélas !
Et je sens, aujourd’hui que l’espoir me délaisse,
S’enrouler tendrement sur mon âme qu’il blesse
Et qu’il enserre en la douleur de ses replis,
Ton souvenir ainsi qu’un blanc volubilis.

III

Je revis doucement d’anciennes pensées,
Et leur frêle pâleur d’estampes effacées,
Ravivant les douleurs graves du souvenir,
Fait encore mon âme à ton âme s’unir.
Tendres comme des fleurs, légers comme des plumes,
Voici passer tous les plaisirs que nous élûmes ;
Et mon cœur pénétré de leur triste parfum
Pleure les jours enfuis et le charme défunt.
Ah! que l’heure de joie et de bonheur renaisse,
Où glorieuse en la beauté de ta jeunesse,
Et rayonnant ainsi qu’un splendide matin,
Outre-ciel tu forgeais ton rêve ! — Le jardin
Dans le silence étend ses désertes allées,
Et la rouille s’attaque aux vasques ciselées,
Hélas ! — Et j’appartiens au passé radieux,
Aux jours qu’illuminait la flamme de tes yeux
Où mon cœur ignorant des tristesses moroses
Était doux et léger comme un parfum de roses

IV

Dans la froideur de l’aube hivernale, il bruine
Sur les palais branlants et les murs en ruine ;
L’église où s’unissaient les myrrhes et les chants
Croule ; sur les degrés pousse l’herbé des champs ;
Et les toits éventrés par les quartiers de roche
S’effondrant; le lierre aux gargouilles s’accroche.

Dans la ville déserte, aux lueurs des flambeaux,
Je pénètre et fouillant les caves, les tombeaux,
De l’aube au crépuscule et du soir à l’aurore,
Éperdu, je me mêle au passé que j’adore.
Et voici des miroirs, des perles, des colliers,
Des anneaux précieux à tes doigts familiers,
Et des lis trépassés dont tu respiras l’âme.
Et mon cœur de tristesse et de douleur se pâme
En évoquant, parmi ces décombres, tes yeux !

Ah ! laisse-moi verser des pleurs silencieux.

V

J’entrerai ; j’ouvrirai la porte de la chambre;
Et, parmi la blancheur des roses de novembre,
Tu souriras et tu tendras vers moi tes mains
Candides ; et ta robe aux fraîcheurs de jasmins
Et pâle assombrira ta lourde chevelure.
Et foulant les tapis de soie et de fourrure,
L’âme éperdue en la caresse de nos yeux,
Nous resterons un long moment silencieux…
J’entrerai; j’ouvrirai la porte de la chambre,
Et parmi la blancheur des roses de novembre,
Tu souriras et ta voix qui m’ensorcela
Se fera tendre,.. — Hélas ! Hélas ! tu n’es plus là !

VI

VII

VIII

Le jardin bourdonnait de soleil et d’essors,
Quand tu pris ton chapeau de paille à larges bords
Fleuri de liserons, fleuri de violettes ;
Et les roses fumaient, vivantes cassolettes,
Exhalant vers le ciel éblouissant et bleu
Leur parfum plus aigu qu’une lame de feu.
J’écoute encor ta voix et je regarde encore
Tes yeux illuminés aux fastes de l’aurore,
Le sable humide et les grands lis que tu cueillais
Et les massifs bordés de sauges et d’œillets…

Heures parmi la joie et l’amour égrenées,
Volubilis défunts et jacinthes fanées…

IX

Maintenant que la neige a blanchi la maison,
Promène ta douleur et vois à l’horizon,
Au dessus des cyprès funèbres et des tombes,
Tes rêves s’effacer comme un vol de colombes.

X

Sur le caveau scellé de mon passé défunt,
Ton âme est un grand lis au mystique parfum.

 

 

dans Le parfum des roses fanées, Tristan Derème, 1908

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