Je soupire ; je m’ennuie

Je soupire; je m’ennuie
Comme un âne sous la pluie
Quand personne ne l’essuie.
Le vent souffle comme il veut,
Tandis qu’une cloche sonne;
Il pleut, et je n’ai personne
A qui dire : — Comme il pleut !

Pour peupler la solitude,
Plongez-vous dans quelque étude,
M’ont dit les sages barbus.
Hélas ! par toute la terre,
Est-il rien qui désaltère ?
Les torrents, je les ai bus !
Est-il des rivières neuves ?
J’ai bu l’eau de tous les fleuves.
Je bâille aux livres charmants.
J’ai fini tous les romans.
Je soupire. Je m’ennuie
Comme un âne sous la pluie
Quand personne ne l’essuie.
Indulgent Père Noël,
Qui promenez par le ciel,
Verrez-vous ma destinée?
Verrez-vous ma cheminée?
Je soupire dans mon coin.
Je suis seul. Clymène est loin.
Zéphyrs, d’elle prenez soin
Sur les ondes trop peu sûres.
Je songe au lointain décor
Des Moluques ou d’Angkor;
Et Tristan soupire encor
En délaçant ses chaussures.

Je songe à ce blanc vaisseau
Qui se cabre sur les vagues.
Clymène a-t-elle dans l’eau
Laissé glisser mes deux bagues?
Souvenirs, je vous entends;
Les oiseaux des vieux printemps
Recommencent leur musique…
Mon cœur est à l’abandon ;
Ne ferez-vous quelque don
Au soulier mélancolique,
Indulgent Père Noël,
Qui promenez par le ciel?

Mais quoi ! n’est-ce pas vous, Clymène, ou si je rêve ?
Je n’ai pas entendu la clé ni le loquet.
Je n’ai pas entendu vos pas sur le parquet.
Restez ! Qu’un autre songe à moi ne vous enlève !
Clymène, est-ce bien vous, que doraient tous mes vœux,
     Et que j’évoquais dans la peine?
     Est-ce Clymène, ma Clymène
        Aux beaux cheveux ?
     Mais quelle est cette fantaisie?
Avec ce petit sac revenez-vous d’Asie ?
Est-ce mode nouvelle? Et ne se charge-t-on,
     Pour voguer sur la mer qui bouge,
     Que d’une glace et d’un bâton
        De rouge.
Eh! quoi, vous me riez au nez?
Tendrement je m’étonne et vous vous étonnez.
     Je n’entends rien à ces voyages;
Et les flots irrités ont-ils pris vos bagages?
     Sur mon cœur demeurez ainsi ;
     Ne remettez pas de la poudre ;
     Je sens ma peine se dissoudre
        Et mon souci.

Mais quel est cet oiseau? Regardez-le, Clymène.
     Je ne sais quel destin nous mène,
Et cette nuit me semble une étonnante nuit.
     Dans mon soulier, c’est une tourterelle !
     Gardez-vous de faire du bruit,
     Clymène, en vous penchant sur elle.
Elle est comme endormie ; on ne voit que son aile.
Quel est ce bel oiseau qui paraît à minuit?
Or l’oiseau se découvre ; il a charmant visage,
Ailes de tourterelle et figure d’enfant.
Un léger bouclier le pare et le défend.
Mais qui l’attaquerait, et même le plus sage,
Quand les cœurs les plus secs, percés d’un de ses dards,
De Vénus aussitôt suivent les étendards?
Il bondit dans la chambre et nous sourit, Clymène.
C’est Amour ! N’est-ce un rêve où se berce ma peine ?
Mais si je dors tout seul sur mon triste oreiller,
Que personne surtout ne me vienne éveiller !

Tristan Derème

Dans Songes du poètes – 1931