Le Passé maugréait et frappait à la porte.
Je me taisais. Il m’appela d’une voix forte ;
Mais je continuai de songer à tes yeux:
et j’entendais crier le vieillard furieux,
grelottant dans la nuit sous sa mante à ramages.

Il est entré portant un vieux livre d’images.

Laure, dans la maison à l’ombre des sureaux,
songeuse, tu brodais derrière les carreaux,
et si j’apercevais un livre à ta fenêtre,
je sonnais à la grille et tu voyais paraître,
au jardin envahi d’herbe et de serpolet,
celui qui dans les soirs longuement te parlait
et déroulait son rêve ainsi qu’un paysage…
Laure, où sont tes cheveux, tes mains et ton visage?…

Vous qui pleuriez, mélancolique, au soir tombant ;
toi qui sur ton épaule attachais un ruban
mauve ; toi que jouais Manon et l’ouverture
de Tannhauser ; toi qui riais dans ta voiture…

O passé plein de fleurs et de chardonnerets !
Rires! Passé léger ! Joyeux passé! Regrets!
Mésanges ! Accourez, mes lointaines pensées !
O souvenirs, rameaux flétris, branches cassées…
Ah ! j’aurais dû, ce soir, te dire tout cela,
feuilleter avec toi le livre que voilà,
et te montrer au loin ces figures d’argile ;
et nous aurions frémi de sentir si fragile
cet amour qui s’éveille et frissonne au soleil
d’octobre, notre amour incassable et pareil,
hélas ! à ces jouets de treize sous ! — Qu’importe!
Entends-tu l’espérance ? Elle frappe à la porte.
Elle parle ; sa voix illumine ton cœur,
et son regard nous éblouit de sa candeur.
Sous le manteau de pourpre et la cuirasse triple,
Cheveux au vent, partons pour le vaste périple.
Les merles se sont tus devant l’astre éclatant,
et le navire aux voiles blanches nous attend
au port, prêt à cingler vers les îles lointaines
où le bonheur fleurit aux rives des fontaines.
Une invincible main nous pousse. Nous rirons
des rafales soufflant dans leurs rauques clairons.
A nous la mer immense, éblouissante et claire !
Il faut partir ! Partons ! Et vogue la galère !

Tristan Derème

dans Les ironies sentimentales 1909

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