Tribunal correctionnel
Audience du 9 octobre.

L’audience est ouverte à 2 heures, sous la présidence de M. Borde », vice président, assisté de MM Bergé et Ségnouret.
M. Laterrade remplit les fonctions de greffier, et M le capitaine Pinaud, inspecteur des eaux et forêts, occupe le siège du ministère public, car les premières affaires que l’on va juger ressortissent à son administration. Le tribunal prend, de la sorte l’aspect d’un conseil de guerre atténué comme il convient en un jour ou le Sénat s’emploie à ratifier le traité de paix.
M. S. M… qui a coupé et enlevé des pièces de bois, est condamné à un mois de prison par défaut.

— Mme S…, qui a coupé par deux fois des arbres à Vic Bigorre est condamnée, doublement et par défaut à 16fr.10 et 21 fr d’amende à 3 et 5 fr. de restitution et à 16 fr. 90 et 2 fr. de dommages et intérêts.

— M. Auguste C… a péché le goujon avec un filet prohibé. Son engin sera confisqué et il paiera 2 fr. d’amende. Le poisson est muet, mais sa vengeance est dure.

— Le même M. C est encore poursuivi en compagnie de son frère Pierre pour avoir usé, la nuit, de filets traversiers dont les gens respectueux des lois ne doivent point user. Les gardes ont vu deux filets en position et M. Auguste C. sur la rive.
– C’est exact, déclare ce dernier ; mais c’étaient les filets de mon frère qui se trouvait sur l’autre bord.

C’était nuit, la chose est claire,
Qu’ai je à voir en ces filets?
Me mêlant de son affaire,
Je pourrais vexer mon frère
Si je ne me défilais.

Que dit le frère ? Il n’est pas là. L’affaire est renvoyée au 14 novembre. On entendra les gardes qui ont dressé procès-verbal par écrit.

M. le substitut Gaulène prend place au siège du ministère public. M. Bergé préside et M. Bellan prend place au tribunal. Dans un instant, M. Bellan présidera. Ce n’est pas que l’avancement soit soudain devenu au palais d’une incroyable vélocité : mais un magistrat ne peut pas prendre part au jugement d’une affaire dont il a déjà connu en raison de ses fonctions – à l’instruction par exemple.

Ainsi nous verrons tour à tour apparaître et disparaître M. le vice-président Bordes, ou M. le juge Bergé. Quand ils devront quitter le siège à la fois, le problème sera plus ardu : on aura recours, pour compléter le tribunal, à Me Dangos ou à Me Lavigne, présents à la barre, mais ni l’un ni l’autre ne pourra déférer aux yeux du président, Me Lavigne ayant déjà plaidé pour et Me Dangas contre les prévenus. C’est ainsi que l’affaire Labat se trouvera renvoyer à quinzaine faute de magistrats qui la puisse juger.

— M. Thomas Prat prête serment de remplir, avec honneur et fidélité, ses fonctions de chef cantonnier de la Compagnie du Midi.

— M. L… qui a détourné une vitrine mobile au préjudice de M. Desbons, est condamné à 25 fr. d’amende. En raison de ses bons antécédents, le sursis lui est accordé.

— Voici Berrua né en 1892 à Irun, dont nous avons déjà parlé lors de son arrestation en compagnie du terrible Mirales. Il est poursuivi pour port d’arme prohibé. Il déclare que Miralles lui avait remis un browning chargé et lui avait dit : « Moi, j’arrêterai ; toi, tu tireras. »
M. Gaulène fait remarquer la gravité de ce propos et demande que la loi soit appliquée avec fermeté.
Me Lavigne plaide. Il montre Mirales chevalier servant d’un nouveau genre n’ayant que la pensée de venir délivrer la belle Marcelle, engeolée(sic) à Tares, entraînant Berrua, brave garçon, simple, son contremaître à Arrens, par l’honnête appât dune belle situation. Il le traîne de ville en ville ; Béziers, Lézignan, Carcassonne, Toulouse, Tarbes ; lui fait dépenser 400 fr. lentement économisés, lui emprunte aussi 50 fr.. le fouille, lui retire les 1000 fr. qui lui restaient et lui met son browning entre les doigts. Berrua est une victime.
On décerne à la victime un mois de prison et 15 fr. d’amende pour lui enseigner que l’homme le plus naïf n’est pas autorisé à transporter dans son veston un revolver chargé.

— La demoiselle C… Andréa qui a vingt ans et les yeux pleins de larmes, a dérobé 13 fr.90, un pantalon, une chemise et des bas. Elle moissonne, en outre, quatre mois de prison.

Andréa, de ce pantalon
Vos jours se trouvent obscurcis.
Le tribunal dit : C’est bien long !
Et vous accorde le sursis.

— M. C… et Mme X… qui, n’ayant pas l’original d’un acte de mariage, ont cru pouvoir en établir un fac similé — ô métaphores ! — sont condamnés à 50 francs d’amende chacun.

— Un permis de chasse coûte moins cher ; mais il est vrai que M. C… a chassé sur les terres du voisin.

— Une profonde émotion règne soudain dans le prétoire. Sommes-nous à Tarbes ou à la Haute-Cour ? On hésite. On s’interroge. On vient d’appeler à la barre, côte à côte, M Caillaux et M Perès. Mais on a bien vite reconnu qu’on ne reconnaissait ni le sénateur de l’Ariège ni l’ancien président du Conseil qui avait, parmi les êtres vivants, ceci de remarquable que toutes les cellules de son corps étaient contenues dans une autre cellule.
On a volé aux deux messieurs présents deux bottines et 15 francs dans un portefeuille. M le larron B… défendu d’office, au pied levé et spirituellement par Me Dangos, se voit infliger 3 mois de prison.

— Un voyageur qui, porteur d’un billet de 3e, a été trouvé en 2e classe, prétend qu’au départ, dans la hâte et la foule, un employé l’a fourré dans ce wagon. 16 francs d’amende avec sursis.

— Mme L… a fait du tapage et, d’un seul mot, d’un seul, a cambronnisé (sic) l’agent Danos. Quand on lui rappelle son exploit, elle devient écarlate et rit. 16 fr. d’amende.

— M. A… ne peut voir du vin. Pour ne plus le voir, il le boit. Il a, chez lui, renversé la coquette, et donné un coup de pied sur les lèvres de sa femme. C’est un numéro de music-hall. Sa femme ajoute qu’il lui a « cassé les habits ». Lui, prétend que sa femme, lui a démoli une patte et donné un coup de bûche sur la tête. Charmant ménage qui oublie que l’armistice est signé depuis 11 novembre.
Me Dangos dit sagement : « Punissez et unissez. »
M. A… est condamné à 50 francs d’amende avec sursis.

— Le cocher L… ramenait ses amis P… et C…, d’Ibos – tous trois ayant perdu, par Bacchus ! la verticale du corps et de la raison — les pria, passant devant un champ, de ramasser quelques gerbes pour que son cheval eût de la paille. Car, lorsqu’un cheval est sur la paille, il est heureux. Ce n’est pas comme un homme. P… et C… ayant obéi, le voyage continua. Mais, le Phaëton trop gai, la voiture versa. C… fut pris sous la voiture et blessé. Le cocher, perdant le sentiment, mais non la vitesse, courut chez lui, à Tarbes. À l’aube, aux gendarmes qui l’interrogeaient, la mémoire brouillée encore, il se plaignait qu’on lui eût volé son char et son coursier. Il ne les trouvait plus dans sa chambre à coucher. Le trio a bénévolement remboursé le prix dés gerbes et déplore cette aventure. C… déclare qu’il « en a assez de mal d’estomac ».
Ils paieront 50 fr. d’amende chacun, car on ne doit pas toucher aux récoltes d’autrui.

— Enfin, Mme T… est condamnée à quinze jours de prison, et M. P… à quinze jours, pour avoir dérobé des pommes de terre dans un champ à Laloubère. Mme T… avait enguirlandé son butin de quelques injures. Les dames ont la langue bien pendue. Il n’est bon bec que de Paris, disait Villon. Nous disons : les meilleurs sont à Laloubère.

L’audience est levée à 4 h 40.

T. D.

(Les Pyrénées du 10 octobre 1919 – Archives départementales des Hautes-Pyrénées)

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