Tribunal correctionnel de Tarbes
Audience du 28 novembre 1919

— On a pu dire que le difficile n’était pas de faire son devoir — mais de le connaître. Cette opinion se peut soutenir – comme on soutient les murs qui ne tiennent guère ; mais il faut avouer qu’elle, constitue beaucoup moins une expression de l’esprit raisonnable, qu’une facétie.
Car, enfin, quand vous êtes à la veille de commettre un acte, il est plutôt rare que vous ignoriez si ce sera un méfait ou une bonne action.
Vous me direz, car vous aimez à rire, qu’il vous est arrivé d’acheter en banque ce que vous croyiez être une bonne action et qui n’était qu’un mauvais titre.
Mais je vous répondrai que cela aussi est une facétie.
Au fond, tout le problème est celui-ci ; avez-vous ou n’avez-vous pas la volonté de faire le bien et de vous garder de faire le mal ?
Il me souvient — parmi les aventures de ma vie — d’avoir gardé, dans une vieille nef, six voitures de déménagement qui contenaient les meilleurs trésors du Louvre, la Joconde, en particulier . Mais son sourire était fermé à clef. Dans un coin de cette nef avait été enterré, en 1274, Saint Thomas d’Aquin. Et si je vous raconte cela, c’est pour vous ci ter cette phrase qu’il écrivit :
« Il ne suffit pas, pour être essentiellement juste, qu’on veuille à une heure donnée, dans une circonstance, observer la justice : car on trouverait à peine un homme qui voulût être injuste en toutes choses ; mais il faut que l’on ait toujours et en toutes circonstances la volonté de faire ce qui est juste ».
Bref, l’honnêteté est affaire de volonté et c’est parce que nos comarondissementiers (sic) n’avaient pas marqué une volonté assez puissante, que le tribunal de notre ville se réunissait vendredi, présidé tour à tour par M. Bergé, M. le vice-président Bordes, M. le président Laugé, assisté de M.Carrère, de Me Sabail et de Me Lavigne, cependant que M. Gaullène occupait le siège du ministère public, et M. Latterrade le greffe.

M. S…, qui a près de soixante-dix ans est entré dans un jardin les mains vides. Il est sorti de l’enclos avec des légumes et avec en outre une pèlerine et un tapis que l’on avait étendus sur des tomates pour les préserver du gel.
On lui dit :
– Vous avez dérobé des choux-fleurs.
– Je croyais que c’était des broutes.
– Quarante choux-fleurs ?
– Non pas même vingt.
– Et un tapis ?
– Il était tout coupé.
Mais que ce fussent des broutes ou des choux-fleurs, et qu’il y en eût vingt ou quarante, c’étaient des végétaux. Or chaque végétal – demi-homme ou quart de lièvre, à ce point de vue – a un pied qui, voyant M. S…, ne songerait à la vieille sagesse : laissez-le prendre un pied chez vous, il en aura déjà pris quatre… Mais il en a déjà pris vingt : – au moins le proverbe marque donc qu’il en pourrait de même prendre quatre-vingts.
Mais Me Bordes se lève et allègue que l’art. 388 ne saurait jouer en la circonstance, car cet article prévoit le vol à l’aide de sacs, paniers et objets équivalents, ou encore à l’aide d’une voiture. Or a-t-on démontré que M. S… avait utilisé quelqu’un de ces récipients ?
M. Gaulère.
— On ne peut mettre quarante choux-fleurs dans la poche.
Me Bordes
— Je soutiens qu’il les a mis dans les poches.
Ici, le problème se complique ; la question aristotélicienne du contenu et du contenant accable les esprits du public. On en vient à se demander si le prévenu n’aurait pas agi à la façon des sarigues qui dans une poche, logent un grand nombre de quadrupèdes. Or, les choux-fleurs sont monopèdes.
Mais la dame dont on a dérobé les légumes vient déclarer que chaque choux-fleur était « grand comme ça » — et elle écarte les bras.
Allez donc en fourrer quarante dans votre, poche…
Et la plaignante déclare, en se retirant :
Je veux ma pèlerine ; je veux mon tapis.
Elle nous a dit aussi que cette pèlerine était quasi neuve sauf qu’un cochon en avait mangé un morceau.
Saluons l’entrée en scène de ce quadrupède. Le tribunal aura tout à l’heure à s’occuper d’un collègue de ce redoutable mangeur d’effets.
Au demeurant. M. S… se voit infliger quatre mois de logement aux bâtiments de l’État.

M. R .., qui ne comparait point, a dérobé une baguette. Trois mois de prison.

Vous n’avez pas oublié la fameuse valise jaune qui fut volée dans l’omnibus de l’Hôtel Moderne. On la retrouva chez Mme F.. , mais revêtue de la nocturne teinte que peut donner un pinceau saucé dans l’encre de Chine.
Puisque les dames mettent du rouge, du bleu, du blanc sur leur visage qu’elles tricolorisent, pourquoi ne farderaient-elles pas l’innocence des valises ?
Me Lavigne défend la coupable, à qui l’on octroie un an d’emprisonnement.

Nous arrivons, enfin, à l’autre affaire où le porc joue un rôle.
C’est, ici, un rôle passif. II ne festina point lentement (festina lente !!!) d’une pèlerine, mais fut jeté au royaume des ombres.
– De quoi s’agit-il ?
– D’un truiecide (sic), oserons-nous dire.
– Quel a été l’agent du porcomeurtre ?
– Une auto.
– C’est donc un truicide (sic) à pétrole.
– Mais quelle était cette auto qui, à Juillan, lança la truie paisible au royaume des ombres ?
– Une auto grise, ô Bonnot, ô Garnier, ô Carrouy !
– Mais qui était dans celle auto ?
– Cela, je ne vous le dirai point. Le porc n’a pu dénoncer son assassin et le doute plane sur les consciences et dans les cœurs.
– Tout délit à un mobile, dit Me Bordes, défendant les prévenus.
Nous dirons qu’en l’espèce, le délit a un mobile et une automobile.
Bref, un alibi est invoqué.
(On ne dit pas au singulier un alibo, comme un lavabo, un solo, un piano et un confetto. La langue française est bien périlleuse.)
Et pour dissiper l’incertitude, le Tribunal délègue M. Carrère pour un supplément d’enquête.
Nous saurons donc bientôt quel est l’auteur du truicide à pétrole.

T.D.

(Les Pyrénées du 30 novembre et 1er décembre 1919 – Archives départementales des Hautes-Pyrénées)

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