De naguère,  triste guerre…

« 6 juin 1915.
J’ai reçu, le 9 mai, aux environ d’Arras, un éclat d’obus au front. Rien de grave. Je suis très bien soigné et compte rejoindre ma compagnie sous peu… »
Ainsi écrivait Jean-Marc Bernard à Tristan Derème.
Vers 1906, J-M. Bernard, Léon Vérane et Jean Pellerin, tous trois amis de Francis Carco, s’étaient joints à Robert de la Vaissière et Derème pour donner naissance à l’Ecole Fantaisiste. Bien plus tard un septième poète déjà célèbre, Jean-Paul Toulet s’imposerait comme leur « chef de file ».

Dans une plaquette de 30 pages, imprimée à Tarbes en 1925, tirée à 509 exemplaires tous numérotés et signés, La Bride et le cheval ou le souvenir de Jean-Marc Bernard, Tristan Derème lui rend hommage.

« Nous étions avec vous, Jean-Marc, six ou huit poètes qui nous plaisions à manier de telles pensées, souriantes mais désenchantées… »

La bride et le cheval ou le souvenir de Jean-Marc BernardIl commente avec mélancolie quelques uns de ses vers dont :

Nous ne sommes rien que les pions
Du jeu cruel auquel Dieu joue,
Sur l’immense échiquier de boue
Où s’agitent nos passions.

Il nous meut, d’une main adroite,
De-ci, de-là, sans grand fracas…
Puis, un à un, quand Il est las,
Il nous replace dans la boîte.

Puis il se rappelle de ce 9 juillet  1915, « Nul ne vous revit, ni vos compagnons, ni la lune, ni les prairies, ni les feuillages, nul, le nouvel obus passé, ne revit votre corps. », après avoir médité sur deux stances de son ami :

Ce soir encore tu te lèves,
O lune, amicale clarté :
Et dans le jardin enchanté,
Tu viens nourrir mes tendres rêves.

Plus tard, dans ce même jardin,
O lune, que de soirs encore,
Tu chercheras jusqu’à l’aurore,
A me revoir – hélas ! en vain…

Jean-Marc Bernard avait 34 ans.
Jean Pellerin mourra  en 1921, des suites d’une tuberculose contractée en 1917 à l’âge de 36 ans. L’école des Fantaisistes payait un lourd tribut à cette guerre.
Tristan Derème sera aussi très affecté par le décès en 1915 de Lucien Mieille ami tarbais, poète promis sans doute à un bel avenir et fils de Paul Mieille qui lui ouvrit les pages de la revue Pyrénées-Océan.
Un poème de Jean-Marc Bernard qui fut souvent lu les 11 novembre et autres journées de souvenirs :

DE PROFUNDIS

Du plus profond de la tranchée
Nous élevons les mains vers vous
Seigneur : Ayez pitié de nous
Et de notre âme desséchée !

Car plus encor que notre chair
Notre âme est lasse et sans courage.
Sur nous s’est abattu l’orage
Des eaux, de la flamme et du fer,

Vous nous voyez couverts de boue
Déchirés, hâves et rendus…
Mais nos cœurs, les avez-vous vus ?
Et faut-il, mon Dieu, qu’on l’avoue,

Nous sommes si privés d’espoir
La paix est toujours si lointaine
Que parfois nous savons à peine
Où se trouve notre devoir.

Éclairez-nous dans ce marasme
Réconfortez-nous et chassez
L’angoisse des cœurs harassés
Ah ! rendez-nous l’enthousiasme !

Mais aux morts, qui ont tous été
Couchés dans la glaise et le sable
Donnez le repos ineffable,
Seigneur ! ils l’ont bien mérité.

Jean-Marc Bernard

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