Catégorie : Ancien blog

 

Un Petit Poème de Tristan Derème

En 1910, Tristan Derème publie à compte d’auteur le recueil de soixante poèmes, Petits Poèmes, un des six ouvrages qu’il fusionnera plus tard dans son recueil le plus célèbre, la Verdure dorée.
Puisqu’il faut une muse à ce poète de l’amour, de l’ironie et de la mélancolie, pour Petits poèmes, elle se nommera Laure Salet : une histoire qui dura à peine le temps de l’hiver 1909.

… Laure, où sont tes cheveux, tes mains et ton visage ?…

Lui poète et inspecteur des impôts, elle musicienne. Lui volage, elle exclusive…
Laure, le seul prénom qui apparaît dans la Verdure dorée. Le seul amour vrai, l’amour de jeunesse. (lire sur le sujet l’article du regretté Michel Fabre, Le premier amour, un dernier ami, dans le numéro spécial Tristan Derème de la revue régionaliste des Pyrénées de 1990).
Si je vous parle de cela, c’est qu’en 1911 et 1912 ces Petits poèmes furent republiés dans un journal économique et touristique régional, Pyrénées-Océans dont le rédacteur en chef était Paul Mieille (dont nous avons eu l’occasion de parler).
Cent ans plus tard, cela fait drôle « cent ans plus tard » on vient de retrouver dans des affaires des descendants de Paul Mieille quelques documents dont nous reparlerons sans doute. Aujourd’hui en exclusivité je vous en offre un : un poème autographe issu des Petits poèmes. (à noter que TD utilisera la dernière strophe de celui-ci comme envoi pour certains de ses livres destinés à des lectrices).

Dans le calme, la barque se balance, extrait de Petit Poème, autographe retrouvé dans le fonds Mieille. (vers 1911)

Dans le calme, la barque se balance,
extrait de Petits Poèmes, autographe retrouvé dans le fonds Mieille. (vers 1911)

En quoi donc ces poèmes étaient-ils petits ?

« Poétique(s) de la Poésie, le cas Tristan Derème », une thèse par Amandine Cyprès

Voilà une belle manière que de fêter le centenaire de l’École Fantaisiste puisqu’elle semble avoir été baptisée en août 1912 ainsi par Tristan Derème, dans la revue anglaise Rhythm ! J’avais débuté un petit article sur le sujet il y a quelques mois mais il stagne toujours à 128 mots. Et puis là, cette belle nouvelle, une thèse sur Tristan Derème vient d’être présentée le 21 décembre 2012 à l’Université du Sud Toulon-Var par Amandine Cyprès :
Poétique(s) de la Poésie, le cas Tristan Derème.

Le cas Tristan Derème d'Amandine Cypres

Il fallait bien marquer ce centenaire consciemment ou inconsciemment par un événement, c’est fait.

Avant d’écrire ces mots j’ai relu la dernière lettre envoyée par Tristan Derème à ses amis du Figaro fin septembre 1941, quelques jours avant sa mort. Une lettre dictée à sa mère :

« …je suis en effet malade – et sérieusement malade depuis trois mois – Mon cœur, qui s’était mis à battre de l’aile après tous ces immenses malheurs est entré en rébellion et depuis de longue semaines – qui sont bien longues ! – je suis au lit où je passe des jours qui ne sont pas bons et des nuits qui ne sont pas meilleures. C’est vous dire que mes projets n’ont pas avancé d’un pas et que j’en suis toujours à l’espoir d’achever mon traité de l’harmonie des vers français pour lequel j’ai signé mais sans pouvoir par ces amères saisons fixer une date… »

Amandine Cypres nous livre dans sa thèse l’étude et les commentaires du traité que Tristan Derème n’a pas écrit, voire bien plus sur l’œuvre de notre attachant fantaisiste.
Cette thèse pourra être accessible prochainement sur le site theses.fr

Les flèches électorales de Tristan Derème

La longue période électorale qui s’achève me donne envie de parler d’une qui s’est déroulée en 1919 et à laquelle prit part entièrement et avec passion, et nous pourrions en être étonné et surpris, Tristan Derème.
Le 16 novembre 1919 se déroulaient les premières élections législatives succédant à la grande guerre. Les Hautes-Pyrénées devaient se choisir quatre députés. Le suffrage s’effectuait par liste. Aucune raison légale ne m’oblige à les présenter toutes. Ce qui nous intéresse ici c’est l’implication de notre fantaisiste. Nous parlerons donc de deux listes. Celle des Radicaux-Socialistes largement soutenue par le quotidien La Dépêche, et la liste Républicaine d’Union Démocratique et Libérale à laquelle Armand-Achille Fould prenait part pour la première fois.
Il fallait à Fould et à son équipe un organe de presse local. Il le trouva dans le quotidien Les Pyrénées, appartenant à Virginie Escamela, veuve de Jean-Alphonse Escamela son fondateur, depuis son décès en 1912. Fabriqué et imprimé 10 rue de Gonnes à Tarbes, il était diffusé environ à 2000 exemplaires (les Hautes-Pyrénées comptaient 61640 inscrits). En rachetant ce journal, sans doute en septembre 1919, A.A.Fould, allait acheter en quelque sorte son unique journaliste et chroniqueur d’ alors, Tristan Derème. Depuis la fin de la guerre le poète y effectuait une grosse pige: papiers pratiquement quotidiens, chroniques littéraires, humeurs, hommages, reportages dont une série fameuse sur la visite du Maréchal Foch dans sa ville et son département natal. Débutera entre les deux hommes, Derème (30 ans), et Fould (29 ans), une collaboration et sans doute une amitié qui s’achèvera hélas tristement trente deux ans plus tard avec le décès du poète.

Les Pyrénées des 16 et 17 novembre 1919

Le 14 octobre 1919, le journal Les Pyrénées annonce qu’il «prendra position» et le 16 partent les premières Flèches (c’est ainsi que Tristan Derème baptisera ses articles) ouvertement (et pratiquement uniquement) hostiles à La Dépêche et aux Radicaux-Socialistes. Bijoux de rhétoriques et de polémiques sans jamais abandonner l’érudition de l’auteur et parfois ses talents de poète, ces articles vont se succéder jusqu’aux élections. La légende veut que pendant cette période la presque intégralité du journal était rédigée par celui-ci. Une colonne faisait pratiquement 750 mots et le journal de 4 pages en comptait 6 par pages: ses articles principaux en faisaient souvent 4 à 5 mais il en signait aussi d’autres, et nombreux étaient sans signature.
Est-ce grâce à ces articles que Fould a réussi à gagner son siège de député? Toujours est-il que leur auteur en deviendra le secrétaire, confident et ami..
Est-ce que cette période et cette campagne a usé Tristan Derème? Je ne lui connais pas de commentaires sur le sujet mais après le 16 novembre 1919 je n’ai plus trouvé d’autres articles de cette trempe, tout du moins signés de son nom.

Je vous propose donc pour vous faire une idée, mais cela mériterait un ouvrage intégrant par ailleurs les articles de La Dépêche, écrit par un «communiquant politique» de la première heure, l’extrait (256 mots) d’un très long article (4 colonnes et demi), paru le 15 novembre 1919 dans les Pyrénées. Nous avons respecté la casse et la graisse.

«…9 – Un peu de gaîté!
Je lis dans la Dépêche (14 novembre, page 3, colonne 2):
«La vertu qui fait du tapage n’est pas de la vertu. Ça se chante dans « Mignon », croyons-nous, et c’est vrai surtout en période électorale.»
J’en suis bien désolé.
Mais les vers:
Le Ciel n’en veut pas davantage.
C’est là le devoir entends-tu?
La vertu qui fait du tapage
N’est déjà plus de la vertu…
Je souligne le passage mutilé dans cette campagne… électorale. Le pauvre vers a eu deux pieds emportés dans la rafale, et un troisième (si je puis dire) estropié (pas pour plus); ces vers dis-je, c’est le Comte qui chante à son fils, le chevalier des Grieux, au deuxième tableau du troisième acte de MANON.
Manon, pas Mignon.
Mignon, c’est la pure jeune fille.
Manon, c’est… autre chose.
Si la Dépêche prend Manon pour Mignon, on comprend très bien qu’elle nous prenne pour des réactionnaires et quand nous lui disons que nous sommes les Républicains de toute la République et que ses candidats sont des Radicaux-Socialistes, c’est comme lorsque nous lui montrons que sa Mignon s’appelle Manon.
Nous avons toujours raison.
Nous le prouvons toujours.
Et c’est parce que le Peuple aime la Vérité qu’il est avec nous: et c’est parce que nous aimons la Vérité, que nous sommes avec le Peuple.
Ce sera le dernier mot de notre campagne.
Maintenant, vous avez bien lu, bien entendu.
Les Urnes vous attendent demain.
Le Pays ne veut plus des radicaux socialistes.
Il faut que la République sorte des Urnes.
Tristan DERÈME.»

Le 16 novembre 1919 Armand Achille Fould était élu pour la première fois député des Hautes-Pyrénées. Il le restera jusqu’en 1940.

Les Pyrénées des 16 et 17 novembre 1919

On trouvera une collection du quotidien les Pyrénées, aux Archives Départementales des Hautes-Pyrénées que je remercie pour ces extraits.

Le Magis Huc-Derème

Après 15 ans de fermeture, ce 18 avril, le musée Massey de Tarbes rouvre sous le nom de Musée International des Hussards: l’histoire des Hussards de 1545 à 1945 dans 30 pays, 17 000 objets, 130 mannequins etc. Le sceptre d’Ottokar me paraît plus palpitant dans le genre.

Retrouvons donc notre Tristan Derème quand il est tenu de s’appeler Philippe Huc. Il ne sera pas hussard à Tarbes mais y incorporera le 12ème Régiment d’Infanterie installé à la caserne Reffye, aujourd’hui désaffectée, dans le service auxiliaire comme soldat 2ème classe (matricule 1148) le 3 octobre 1910.

…On voyait, parmi les scribes du bureau de recrutement de Tarbes, un jeune soldat à la face blanche et ronde de Pierrot éveillé, au nez curieusement retroussé, à l’œil malicieux. Il portait la capote bleue et le pantalon garance avec cette absence de recherche qui dénote une complète indifférence aux choses vestimentaires. Mais plus d’un étudiant venu rue du Pradeau [adresse de la caserne Reffye] pour y contracter un engagement, éprouvait quelques surprises à voir, parmi les paperasses encombrant la table de l’auxiliaire, un Horace inattendu ou un Vigile insolite… (Le Semeur 27 octobre 1941)

Il restera 2ème classe jusqu’à son renvoi en disponibilité le 25 septembre 1912. Il est rappelé le 18 novembre 1914 et passe au 23ème d’artillerie à Toulouse. Nommé brigadier le 13 novembre 1915, maréchal des logis le 3 février 1916 et maréchal des logis chef le 8 mai 1917… Nous reviendrons certainement un jour sur ces activités militaires pendant son affectation.

Le Laurier du Kaiser

1914 – Le Laurier du Kaiser

Le 22 août 1914, son père le colonel Pierre Huc, meurt à Bertrix (Belgique) alors qu’il chargeait, selon une légende familiale, « sabre au clair comme à la parade et comme en 1870 en gants blancs!.. »
Tristan Derème lui dédira un long poème, Le laurier du Kaiser, plaquette rare de 8 pages imprimée à Tarbes en 1914 par l’imprimerie qui éditait le quotidien Les Pyrénées auquel il contribuait depuis deux ans.
Difficile d’en extraire quelques vers, ce poème est une longue charge contre le Kaiser Guillaume II et les allemands, une exaltation du sentiment national et patriotique et un vibrant appel à la vengeance. Étonnant de la part du fantaisiste, tendre et ironique que l’on connaît jusqu’alors. Mais la mort du Père…
un extrait:

À ma soeur Madeleine, à mon frère Clément,
En mémoire de notre Père
Le Colonel Huc,
Tombé en Belgique sous les balles allemandes.


Sire, Ce n’est plus l’heure et ce n’est plus le jour
de commenter Virgile à l’ombre des troënes,
car la flûte se tait et le cède au tambour
et l’injure et les cris succèdent aux poèmes,

puisqu’ivre et soulevant cette coupe de bois,
tu mêles, suspendant l’allégresse des hommes,
le râle des mourants au murmure des bois
et les pourpres du sang aux pourpres des automnes.

Injures! Mots cruels! Vautours! Envolez-vous!
De vos griffes de fer déchirez ce pauvre homme
à qui le bandeau grec et la pourpre de Rome
feraient courber la tête et ployer les genoux.

Au nom de ceux sur qui le crêpe va descendre,
au nom des mères, des épouses, des enfants,
vengez, le lacérant de vos becs triomphants,
ceux qui pleurent et dont le cœur est plein de cendre.

Montez d’un vol que tout l’azur va cadencer
pour arracher son cœur et ses lèvres impures!
Mais que dis-je: montez! Ne montez pas, injures:
pour atteindre à sa face il faut vous abaisser.
….

La suite pour les curieux, possible sur Gallica: Le Laurier du Kaiser

Quand Philippe Huc écrivait des poèmes

Quand Philippe Huc écrivait des poèmes
Bien avant ce fantaisiste de Tristan Derème.

Il est à peu près acquis que la première plaquette de poèmes parue avec pour nom d’auteur Tristan Derème est « Le parfum des roses fanées », imprimée à Agen en 1908 et distribuée hors commerce.
Quelques années avant, notre fantaisiste donnait des poèmes, sous son nom de ville, Philippe Huc, à un hebdomadaire nantais, Ouest Artiste (20 poèmes de 1905 à 1908 ?). Son premier s’intitulant Le renard et le corbeau (on voit là que son attachement à La Fontaine est très ancien) est paru en octobre1905 dans ce journal.

Le tiroir secretNous connaissions l’existence d’un recueil signé Philippe Huc, Le tiroir secret parce qu’il apparaissait dans quelques bibliographies (ce qui soit dit en passant n’est pas très fiable). Nous en avons enfin déniché un exemplaire :

8 pages, 17cm de haut sur 11 de large, pas d’année indiquée, mais par contre quelques indications dans la page titre que l’on pourrait déjà marquer au sceau du futur fantaisiste :
« troisième édition », « Goldenschritt, Editeur Paris » (en allemand, l’étape dorée, avant l’ascension parisienne future ?).
En page intérieure une courte bibliographie :
« Le renard et le corbeau, poëme comique ( épuisé)
pour paraître prochainement,
Zella, comédie en un acte et en vers. »

Zella est parue dans la silhouette théatrale du 30 mars 1906. Doit-on en conclure que ce Tiroir secret est paru entre octobre 1905 et mars 1906 ? Bref une toute petite plaquette hors-commerce dont on ne connaît pas le tirage et que le poète destina à ses proches et amis.

Nous y trouvons sept poèmes dont trois sonnets. De facture classique, sans contre-assonance ! Le poète a à peine seize ans et nous évoque un amour d’il y a trois ans… Voilà le troisième :

III

J’ai gardé ce livre de vers
Que nous lisions jadis ensemble ;
Et quand je l’entr’ouvre il me semble
Qu’en un paradis je me perds.

Chaque poëme, chaque page,
Chaque mot est un souvenir ;
Et trois ans n’ont pas su ternir
Les traits calmes de votre image.

Il me semble à l’heure où je lis
Que votre main tiède me frôle,
Et que par dessus mon épaule
Vos grands yeux de rêves emplis…

D’un arrière-goût de tendresse
Mon coeur sans cesse est en émoi ;
Votre âme flotte autour de moi
Comme une invisible caresse.

Philippe Huc

 

Lire Le Tiroir Secret

Quand Tristan Derème « réseautait »…

Le fantaisiste n’a jamais édité (tout au moins sous un de ses pseudonymes connus), ni écrit (le saura-t-on jamais?) de romans. Il avait bien quelques projets ( Les colibris et leurs amours en est le plus connu) et par ailleurs une légende court sur un livre écrit à plusieurs signé Henri Seguin.
Pas de romans donc ? Pourtant une galerie importante de personnages colonise l’ensemble de son œuvre depuis l’origine. Dans ses livres, on fait salon, on bavarde, on commente…
Une petite communauté se retrouve invitée régulièrement par Tristan Derème. Tout d’abord le premier cercle d’amis avec Théodore Decalandre, Polyphème Durand ( qui fait ses classes dans la Nouvelle Revue Française), M. Lalouette, Mme Baramel.
Puis vient le deuxième cercle avec M. Labride (qui se fait corriger ses vers), Aristide-Benoît Biendit (qui apparaît dans les Nouvelles Littéraires), M. Larbalète, le docteur Ausone Laverdurette, Sylvain Labrette, Remi Lapomme, M. Auson Piédalouette, M. Escanecrabe.
Moins sollicitées sont Adrienne la nièce de Decalandre et son fiancé Lamounette. Ensuite il y a l’autre nièce de Théodore, Mimithé. Dans l’Enlèvement sans clair de lune, nous faisons la connaissance de l’épouse de Théodore Decalandre, Suzanne (qui pourrait bien être inspirée de la fille de Paul Mieille dont nous avons déjà parlé).
On peut rajouter un oncle de Théodore, ensuite Clotilde, les muses bien sûr avec Clymène (et là fatalement nous penserons à Béatrix Dussane, l’amie de Tristan Derème) Lucinde, Clorinde et pour finir avec les sages Ariste et Acaste dans lesquels on verra l’incarnation de quelques éditeurs ou directeurs de revue ( Henri Martineau, Jean Paulhan…).
Au moins vingt-deux amis ! Et vous me voyez venir…Tout au long de ses ouvrages les amis au poète dialoguent et débattent soit avec Tristan Derème de passage parmi eux soit entre eux, avec cette impression que notre fantaisiste n’est jamais très loin. Il aurait donc inventé avant l’heure le premier réseau social poétique… de papier !

À cheval sur mon bouc barbu
J’ai cueilli des roses dorées
Et mes chèvres noires ont bu
À des rivières ignorées…

Tristan Derème

Les amis la guirlande

Une gravure de Jos. Julien
dans Guirlande pour deux vers de Gérard de Nerval,
Tristan Derème, Au Pigeonnier 1926.
(Théodore Decalandre dans sa bibliothèque sur l’échelle, sa nièce Mimithé amenant le Jurançon cher à Derème et sans doute M. Lalouette lisant Baudelaire…)

Ce que conçoit Tristan Derème…

J’ai un peu un de retard…
Nous sommes au moins trois aujourd’hui à écrire sur le fantaisiste. Continuons.
Il y a ce texte d’une communication d’Amandine Cyprès, doctorante en lettres à l’université de Toulon, intitulé Divergences et convergences des voix et des régimes discursifs : un « Art Poétique » insolite de Tristan Derème (1889 – 1941) mis en ligne voilà quelques mois.
Nous y lisons une synthèse des chemins, des voix et des voies qu’empruntent notre poète pour mener à bien le projet de sa vie : l’écriture d’un Art poétique. Il n’en a pas écrit Le Livre, mais Amandine Cyprès nous montre que l’ensemble de son œuvre en serait à la fois une fantaisiste et une sérieuse phase d’analyse à laquelle nous manquera toujours le final, la synthèse.
Et là je digresse…
J’ai trouvé il y a quelques temps une revue in-8 carré, 16 pages, brochée datant d’octobre 1936, baptisée Anniversaires. Il s’agissait du n°6 consacré à un tricentenaire : Boileau par Tristan Derème. Ce qui nous ramène bien sûr à « L’ Art Poétique » évoqué ci-dessus. Nous écoutons les « amis** » du fantaisiste, Polyphème Durand, Mme Baramel et M. Lalouette en compagnie de Théodore Decalandre*** discuter «couchés dans l’herbe, sous les pommiers ensoleillés ». Discuter de quoi ? De Boileau et de son Art poétique avec cette apostrophe dès les premières pages :

« … – Eh ! Non, je ne me tairai pas ! S’écria M. Decalandre. J’aime Boileau, c’est bien mon droit, et il est trop de gens qui ne parlent de lui que pour avoir appris sans joie dix de ses vers quand ils étaient écoliers, de telle sorte que que seul le nom du poète, et de quelques autres, se mêlent en eux à je ne sais quel triste parfum de pensums et de retenues. Je l’aime pour ce qu’il a composé ce vers où je vous défie tous de changer aucune syllabe :
Cinq et quatre font neuf, ôtez deux, reste sept ;
pour ce qu’il a chanté la noix de coco, lorsqu’il nous a montré la vanité de nos courses misérables vers le bonheur, quand il est en nous-mêmes :
Le bonheur tant cherché sur la terre et sur l’onde,
Est ici, comme aux lieux où mûrit le coco… »

À chacun son coco… A bientôt!

Boileau avec envoi à Emile Henriot

** je reviendrai sur « ces amis » bientôt
*** rappelons, pour les nouveaux lecteurs que Théodore Decalandre est un des nombreux avatars de Tristan Derème.

Vœux pour une, vœux pour chacun vœux pour tous

De Paris, le 7 janvier 1925, Tristan Derème envoie ses vœux à Louise Dazet jeune secrétaire de vingt six ans, au cabinet tarbais d’Armand Achille-Fould, député des Hautes-Pyrénées. Derème supervise depuis Paris ce secrétariat. Louise Dazet est la fille de Georges Dazet : le « Dazet » inspirateur des Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont ( relire le Chant I dans sa première version).

« À Mademoiselle Dazet.

Mademoiselle, je suis furieusement en retard. Mais aussi pourquoi l’année commence-t-elle au premier janvier et non à l’instant précis où j’ai trois minutes de loisir pour souhaiter qu’elle vous soit heureuse! Je vous offre donc mes vœux,

N’écoutez pas siffler sur toutes choses
Les merles que j’entends
Et que pour vous les heures soient des roses
Sur la tige du temps.

Et je vous prie d’agréer, Mademoiselle, l’hommage de mes sentiments respectueux et de mon amitié dévouée. Tristan Derème. »

(archives départementales des Hautes-Pyrénées)

Et voilà  mes meilleurs vœux à tous, soufflés dans un mirliton :

S’asseoir et lire des poèmes en 2012
Dans toutes les langues, même en toungouze ,
De tous les vœux et de tous les souhaits faire un blues,
Le crier à la lune, l’écrire dans un in-12.
Puis rêver, très fort, allongé sur sa pelouse…

Un bicentenaire en forme de centenaire

discours prononcé sous les tulipiers

J’allais l’oublier, à quelques jours près, il n’est pas trop tard. Voilà l’extrait d’un article paru dans le journal régional Pyrénées-Océan du 8 juillet 1911 sous la plume de Paul Mieille, « mentor » en journalisme, s’il en avait besoin d’un , de Tristan Derème :
[…] M. Tristan Derème parle ensuite au nom des poètes méridionaux ; son allocution est presqu’une seconde conférence ; mais il y explique des idées très personnelles ; il nous dit le feu qui anime les poètes et pourquoi ils chantent toujours inlassablement. Très sympathique, le tout jeune orateur est très applaudi […]
Tristan Derème, alors dans sa vingt-deuxième année, était intervenu après une allocution de Laurent Taillade pendant la cérémonie tarbaise du centenaire de la naissance de Théophile Gautier.
Le texte de ce discours, Tristan Derème, Discours prononcé sous les tulipiers du jardin Massey à Tarbes à l’occasion du centenaire de Théophile Gautier, a fait l ‘objet d’une impression au tirage limité de 50 exemplaires. Le mien possède un délicieux envoi:

Au poëte Henry Vivès
lequel baudelairiennement
joint un faux-col de neige à la grâce des cygnes
et peint avec des mots et parle avec des lignes
T. Derème

 Henry Vivès, figure locale tarbaise, journaliste, caricaturiste….

Dernière page du Discours

Dernière page du discours prononcé par Tristan Derème sous les tulipiers du jardins Massey à Tarbes à l’occasion du centenaire de Théophile Gautier

Pour conclure, vous n’échapperez pas à un poème du Prince des Poètes, sans doute pas le meilleur, mais le plus de circonstance ! On ne peut s’empêcher, même si le sujet n’est pas très « sexy », d’ en admirer la maîtrise.

Noël
Le ciel est noir, la terre est blanche ;
– Cloches, carillonnez gaîment !
Jésus est né ; – la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées
Pour préserver l’enfant du froid ;
Rien que les toiles d’araignées
Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l’échauffer dans sa crèche
L’âne et le bœuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s’ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le chœur des anges
Chante aux bergers : « Noël ! Noël ! »

Théophile Gautier, 1861.

Tristan Derème, amours de papier

un petit impromptu personnel sur fond musical :
Tu m’écris, tu m’écris sur papier d’Arménie… (Isabelle Mayereau)

Imaginer Derème écrivant
Sur
Papier de Chine,
Papier vieux Japon,
À la forme ou impérial,
Sur
Vergé de Corvol-L’Orgueilleux,
Teinté, de Rives ou Montgolfier,
Sur papier bleu ,
Sur vélin Vidalon ancien
Lafuma ou japonisé
Sur des feuilles
De Madagascar
Alfa bouffant, Japon ancien
Sur Hollande Van Gilder
Pur fil Lafuma
Ou enfin d’ Arches.

Tristan Derème imprimait parfois ses vers
Sur un vélin de peau.
Il y avait alors peu de ses lèvres au livre…

Le temps des présents est là. Offrez un livre ancien et rare, au papier précieux. Un tel livre sur une étagère ne prend pas la poussière, il arrive chargé d’histoires et traverse la vie avec vous. Il s’enrichit de vos regards, de vos attentions. Sentez-le, touchez-le, lisez-le…

Justificatif de tirage du Poème des chimères étranglées

Justificatif de tirage du Poème des chimères étranglées